Le Familistère de Guise : poussez la porte, le soleil est à l’intérieur

Sa masse rugueuse et sombre émerge des vallons boisés de ce coin perdu de l’Aisne ; elle écrase même, l’ancienne cité des ducs qui a vu naître Camille Desmoulins. Généralement présenté comme le « Versailles des ouvriers », le Familistère de Guise ressemble pourtant plus à une forteresse, imprenable, austère. De Versailles, il n’a en que vaguement la forme ; ici, il n’est nulle question d’un étalage de luxe qui fascine, ni de jardins à la française, mais d’hygiène et de grand air. On est loin aussi, des corons du Nord et de la vision noire de la condition ouvrière décrite par Zola dans son Germinal. Alors que les « villes-usines » poussent à foison dans la France industrielle du XIXe siècle, reproduisant dans l’habitat la ségrégation de classe, à Guise, un maître-fondeur devenu capitaine d’industrie érige un Palais social, dans lequel l’ouvrier, le contremaître et le patron vivent, partagent et construisent l’avenir, « en famille », sous le même toit.

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Le Familistère de Guise occupe une surface de 30 000 m2 et comprend 495 appartements répartis sur 5 pavillons ; en 1889, 1748 personnes y vivent. Maquette du site présentée dans les anciens économats. © Perygus pour Arts & Stuffs

C’est un pari un peu fou que tente en effet Émile Godin lorsqu’il entame la construction de son vaste complexe, en 1859. Cette forte tête, fils d’artisan serrurier, formé au tour de France, enrichi par la vente des poêles à charbon en fonte de fer, a beaucoup d’ambition : déjà, en 1855, il a laissé le tiers de sa fortune dans une expérience similaire au Texas, dirigée par Victor Considérant, un philosophe adepte du fouriérisme. Cette utopie, basée sur la libre association et le partage des gains, trouve son expression concrète dans le phalanstère, sorte d’abbaye de Thélème sociale, un kolkhoze sans sa dimension totalitaire et répressive, base d’une société nouvelle fondée sur le bonheur, non de quelques-uns, mais de tous. Cette intelligence communautaire, ce partage des profits de l’industrie, Godin, après l’échec du Texas, entend l’implanter chez lui : tambour battant, le plus souvent seul contre son conseil d’administration, il bâtit, par tranches successives, des pavillons d’habitations, des économats, une buanderie-piscine, des écoles, un théâtre, le tout dans un vaste jardin d’agrément. Ici, pas d’édifice consacré au culte, car dans l’esprit de Godin, seul le Travail est la raison profonde de l’existence de l’Homme. Godin emménage lui-même dans le Familistère, au plus près de ses ouvriers : après en avoir conçu les moindres détails, il participe activement à sa promotion, partageant le quotidien des travailleurs et de leur famille. Bien après sa mort, le souvenir de « Monsieur Godin » est toujours aussi vivace : aux petits bustes en plâtre distribués aux ouvriers en hommage au fondateur, succède bien vite la statue, fière et protectrice, qui accueille encore aujourd’hui le visiteur. Élevée en 1889, elle sera redressée une seconde fois, après la Première Guerre mondiale, les Allemands ayant envoyé le bronze, ironie de l’histoire, à la fonte.

Que reste-t-il, aujourd’hui, de l’œuvre de Godin ? Ni l’usine, transformée en coopérative de production dès 1880, et rachetée par un groupe en 1968 ; ni l’ « esprit coopérateur »  de l’Association, gérante du Familistère, elle aussi dissoute dans les années 1960. Dans ces années noires de la crise post-industrielle, le « Palais des veuves » comme on le surnomme alors, part à l’abandon. Depuis les années 2000 pourtant, le site renaît, à grand renfort de campagnes de travaux et d’un projet muséographique qui se concentre sur ce qu’il reste, finalement, de cette grande œuvre : l’utopie d’un monde meilleur. Au-delà de la seule réhabilitation des lieux, sans contredit respectueuse de l’œuvre originale et des derniers habitants, on se surprend à découvrir ici, une ouverture sur le monde qui dépasse largement les frontières hexagonales : la lutte ouvrière pour un habitat digne a mobilisé des philosophes, des architectes, des politiciens et des économistes du monde entier, et on est frappé par la dimension internationale de cette revendication, génitrice d’un incroyable élan créatif. On ne regarde plus de la même manière, ni les appartements – meublés avec soin selon les époques ; ni la collection des équipements domestiques – digne du Salon des arts ménagers ; ni encore, les maquettes et les « coupes » faites dans le bâtiment pour mieux montrer le soin apporté aux matériaux, à la ventilation intérieure, à la circulation des personnes ; ni enfin, les équipements collectifs, conçus comme autant de garde-fous à la maladie, à la saleté, à la misère sociale. Le Familistère paraît devenir plus qu’un lieu de mémoire : il porte en lui une vision optimiste de l’humanité, en dépit d’une histoire ouvrière construite dans la douleur, et atténue, un peu, le noir héritage de la civilisation industrielle.

Jusqu’à la fin de cette année, le Familistère offre un vaste programme d’expositions et d’animations autour de l’utopie, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de son fondateur. L’appartement de Jean-Baptiste Godin, situé dans l’aile droite, a également fait l’objet d’une complète restauration et d’une nouvelle muséographie, qui propose de découvrir sa bibliothèque et sa correspondance à partir de feuilletoirs numériques. En outre, le site Internet, très complet, invite à la visite virtuelle des lieux et à mieux saisir le sens de cette réalisation unique en son genre.

 

Informations pratiques :
Familistère de Guise
02120 Guise (Aisne) – accès par desserte bus régulière depuis Saint-Quentin
Ouvert toute l’année, tous les jours de 10h à 18h ; fermeture annuelle durant les fêtes de fin d’année
Plein tarif : 9€ / Tarif réduit : 6€
Gratuit : Moins de 10 ans, carte presse, carte ICOM

 

 

 

 

 


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