« Art français » OR NOT « Art français » ?

Un certain nombre de remous politiques animent ce début d’année 2017 mais cet article, bien que faisant référence aux déclarations de l’un des principaux protagonistes de l’actuelle saga présidentielle, n’a pas pour objet de traiter l’aspect politique de la notion de « l’art français », mais il ne peut échapper à y faire référence.

Lyon, le 5 février 2017, Emmanuel Macron provoquait un tollé après avoir déclaré « Il n’y a pas de culture française, il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France et elle est diverse ».
Londres, le 21 février, rebelote. Emmanuel Macron poursuit dans sa ligné : « L’art français, je ne l’ai jamais vu ».

C’est un coup de couteau porté en plein cœur du sentiment national.
Les réseaux sociaux se scandalisent. « Mais il est c** ou quoi ? », « Et ça veut devenir président de la France ? », « Il ne voit pas l’art français achetons lui des lunettes ! » etc. Tentant d’instruire le candidat les internautes énumèrent de nombreux exemples, artistes français, monuments français, etc…  Epaulés par les journalistes qui s’en donnent à cœur joie ! Le Figaro a même invité la philosophe Bérénice Levet à débattre sur la question. Pourquoi une philosophe et non pas un(e) historien(ne) de l’art ? Allez savoir, bien que la question de savoir s’il existe un art français pourrait être à tendance philosophique …

Petite anecdote : dans l’article publié, Picasso est donné comme artiste français. Picasso à qui la France a refusé la nationalité française !

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Robert Doisneau, les pains de Picasso, 1952

Pablo Picasso, génie espagnol mais qui concourt à la grandeur de l’art français ?

 Et les artistes italiens qui ont œuvré à Fontainebleau pour le compte de François Ier, lequel les avait invités à produire de  l’« art italien » en France ?  Il y a sujet à débat.
Dans son livre, La fabrique de l’art national -Le nationalisme et les origines de l’histoire de l’art en France et en Allemagne 1870–1933, Michela Passini démontre que le facteur national devient un critère décisif dans l’écriture de l’histoire de l’art. Elle dégage la dimension intrinsèquement politique de cette discipline qui étudie, classe, « raconte/construit » le patrimoine.
Isabelle Jansen dans son livre sur Franz Marc et l’art français du XIXe siècle retrace les étapes de la rencontre entre l’expressionniste allemand et l’art français. Elle met en valeur la complexité des processus d’acculturation qui transforment, peu ou prou mais de façon certaine, l’œuvre d’un artiste. Et influence donc la production artistique du pays de rattachement de l’artiste.

Paul Valéry de l’Académie Française, écrivait dans son discours du 25 octobre 1939 (1) : « J’abandonne ici le domaine des Lettres, pour jeter un regard sur la quantité de nos richesses sensibles, peinture, sculpture, arts décoratifs, musique… L’abondance et la variété de cette production découragent l’esprit qui voudrait en tirer une essence d’idées comme si ce n’était point songer à détruire les œuvres destinées à la sensibilité que de prétendre les épuiser en quelques « jugements ».

L’art français s’est exercé supérieurement dans tous les genres : du vitrail au burin, de la cathédrale au « bonheur du jour », de la tapisserie de haute lice à l’émai, de la céramique à la typographie, — et cette simple énumération démontre à travers les âges une variété de talents aussi riche que celle que nous avons tout à l’heure fait observer dans les sites, les climats, les constituants humains de la France. Pour concevoir cette richesse, il faut se représenter qu’elle est faite d’un nombre considérable d’inventions de formes, de combinaisons et de procédés, auquel doit s’ajouter toute la valeur d’exécution qu’il fallut pour donner l’être à tant de formes possibles imaginées. La main française a fait merveille, qu’elle ait taillé la pierre ou enluminé le parchemin »

Paul Deschamp, historien médiéviste français et membre de l’Institut de France écrivait (2) : « La France au temps de saint Louis connut son âge d’or………L’art gothique se renouvelle alors à ce point qu’au premier coup d’œil on peut distinguer un édifice du temps de saint Louis ou de ses successeurs immédiats, d’avec les églises gothiques antérieures ou celles de la fin du moyen âge. L’épanouissement de cet art fut alors prodigieux dans tous ses aspects, l’architecture, la sculpture, le vitrail, l’orfèvrerie, la miniature. Il s’affirma de telle manière qu’il s’étendit à toute la chrétienté jusqu’aux frontières orientales de la Pologne et, dans le bassin de la Méditerranée, jusqu’aux rives d’Asie. Il n’y eut plus alors qu’une forme d’art, l’art français »

La prédominance du classement par catégorie – art français, italien, allemand… est apparue avec l’essor de l’histoire de l’art au XIX siècle et elle est concomitante à celui des nationalismes.
Au niveau culturel, les nations entrent alors en compétition, qui se joue autant sur la production de symboles que sur l’origine des grands styles (ainsi l’Italie a vu naître la Renaissance, la France le Gothique) ou que sur le plan géopolitique.
Les expositions universelles, dont la fameuse Biennale de Venise, contribuent largement à la mise en scène de cet esprit de compétition.

Se crée dès lors un récit de l’art national français. Parler d’un art français est donc un discours éminemment politique qui ne reflète pas nécessairement une réalité historique, et certainement pas celle à laquelle on pense intuitivement.
Il se caractérise notamment par l’exaltation du sentiment national et l’existence de certains stéréotypes nationaux, comme cela peut se noter dans l’article Discours nationalistes sur l’art au XIX siècle de Thierry Laugée et Carole Rabiller (3). A lire et regarder également : Les couleurs de la France ouvrage réalisé sous la direction de Michel Pastoureau. Il s’agit de la célébration par les plus grands peintres des couleurs de la Nation, le drapeau tricolore,   emblème de deux révolutions, politique et esthétique, toutes deux de portée universelle. Une méthode très particulière de décrire l’histoire de l’art en France.

Bien avant le XIX siècle, pourtant, les auteurs qui écrivaient sur les peintres du passé faisaient le distinguo entre les écoles florentine, romaine, vénitienne, bolonaise, puis française et flamande.
En 2013, dans un ensemble d’articles paru dans le Figaro (et oui encore ce journal !) Arthur Dreyfus, écrivain, comédien et scénariste indiquait « Attribuer une nationalité à un style, c’est renier la belle idée d’une diaspora miraculeuse, dépourvue d’histoire officielle, de morphotype, de références ou de langage communs, qui serait celle des écrivains. »

Alors  UN Art Français, DES  Arts Français, un STYLE  français… ?

Comment faire quand les nations actuelles ne reflètent pas les réalités historiques ?
Les frontières en Europe ont beaucoup fluctué : de nombreux pays européens, tels que nous les connaissons aujourd’hui, n’ont une identité propre et unique (et pas toujours encore) que de façon relativement récente.
La France, quant à elle fut longtemps divisée en duchés qui étaient des centres culturels parfois plus importants que la cour royale elle-même. On peut ici penser à la cour de René d’Anjou (4) plus fastueuse que celle de Charles VII mise à mal par la guerre de Cent ans avec l’Angleterre, ou même à l’Alsace qui a longtemps été germanique !
Comment parler d’un art national alors même que la « nation » n’existe pas ? Dans les ateliers, sur les différents sites où étaient actifs aussi bien des artistes français qu’étrangers, les productions artistiques pouvaient être aussi bien représentatives de modèles locaux que soumises aux courants artistiques étrangers – on peut ici penser à l’influence de Jan van Eyck sur toute l’Europe (5).

Il serait alors plus juste de parler d’arts de la France que d’art français. Simple question de sémantique ? Pas seulement puisque cette expression est régulièrement utilisée comme système de classification. Cette vision a notamment été défendue par certains de plus grands spécialistes de l’art français.
Jules Michelet écrivait « ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France » (6). Ce qui vaut pour l’histoire du pays le vaut également pour l’art, il ne peut se résumer à lui-même sans tenir compte de son contexte. La France possède des arts riches qui sont le résultat de nombreux échanges et de multiples influences. André Chastel, spécialiste de la question, s’est à juste titre appliqué à défendre cette vision de l’art français dans 5 ouvrages (7).

Refuser un art français cloisonné, figé dans ses définitions et frontières, ou un peu opportuniste quand cela l’arrange, ce n’est pas rabaisser LA France, nier son identité, ni même son histoire comme certains l’ont clamé sur le net. C’est valoriser sa richesse, passée, présente et, espérons-le, future.
Aujourd’hui essentiellement utilisé pour catégoriser plus aisément l’art et nos ouvrages en bibliothèque, le terme d’art français renvoie en Histoire de l’Art à une production artistique précise et parfaitement définit dans un temps proche de nous. Il ne peut représenter avec justesse la globalité des arts produits en France dans le temps sans les amoindrir.
Ce sujet mérite de plus amples investigations et/ou débats. Il ne s’agit ici que d’un petit aperçu, une entrée en bouche qui, j’espère, vous donnera envie de continuer par vous-même et de vous faire votre propre opinion.
Verre à moitié vide, ou verre à moitié plein ? Deux visions d’une même réalité… Quelle que soit l’interprétation ou les certitudes de chacun, le fait artistique s’avère l’un des témoins les plus révélateurs de nos sociétés.

L’Histoire de l’Art n’est pas une science exacte, il existe de ce fait des historiens de l’art qui ne partagent pas la vision de l’art que j’ai pris ici le parti de développer.

—————————

 (1) VALÉRY, La pensée et l’art français (1939).

(2) P. DESCHAMPS, Saint Louis et le rayonnement de l’art français (1946)

(3) Thierry Laugée : maître de conférences en histoire de l’art contemporain à l’université Paris-Sorbonne ; Carole Rabiller, prépare actuellement une thèse, elle s’intéresse particulièrement aux problématiques interrogeant les thèmes de goût national et de transferts culturels

(4) Pour approfondir le sujet vous pouvez consulter M.E. GAUTIER (dir.) Splendeur de l’Enlumineur. Le roi René et les livres (2009), C. CONNICHE-BOURGNE & V. GONTERO-LAUZE (dir.), Les arts et les Lettres en Provence au temps du roi René» (2013).

(5) Till Holger Borchet a consacré deux expositions à ce sujet : Le siècle de Van Eyck » et De Van Eyck à Dürer respectivement en 2002 et 2010 à Bruges. Ces deux évènement se sont attachés à souligner l’impact de la révolution eyckienne dans le sud de l’Europe, ainsi qu’à l’Est.

(6) Jules MICHELET, Introduction à l’histoire universelle (1831) ; Dans cette logique vous pouvez également lire P. Boucheron (dir.), Histoire mondiale de la France (2017)

(7) André CHASTEL, Introduction à l’histoire de l’art français (2008) et l’art français (4 vol. ).


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