Jamais sans Jaume

Étudier un artiste revient à peu près au même que de vivre en couple avec un homme. Sauf qu’il n’y a pas de dîners en amoureux, pas de bouquets de fleurs, pas de chocolats à la Saint-Valentin, même pas de premier rendez-vous. Il faut directement passer par le stade cohabitation.

L’an passé, j’avais expérimenté un ménage à trois avec Antonello de Messine et Petrus Christus, ce qui s’était agréablement conclu par une mention. Nous avons hélas fait le choix de ne pas poursuivre l’aventure. Nous nous sommes juré de ne pas perdre contact mais nous avons pris nos distances. Cette année, j’ai opté pour la monogamie et me suis engagée avec un certain Jaume Huguet.

Né vers 1412 dans la petite ville Valls, en Catalogne, il fût l’un des peintres, si ce n’est LE peintre le plus important de Barcelone dans la seconde moitié du XVème siècle (oui je sais son nom ne vous dit rien, j’étais dans la même situation il y a tout juste quelques mois jusqu’à ce que je tombe sur lui au détour d’une rangée de livres dans une bibliothèque parisienne).

Notre vie commune n’est pas toujours aisée. Comme pour tous, il y a des doutes : ai-je raison de vouloir continuer ? Cela en vaut-il la peine ? Est-ce que LUI en vaut la peine ?

Six siècles d’écart, forcément, nous n’arrivons pas toujours à nous comprendre, d’autant qu’il n’est pas très causant. A vrai dire, il ne parle pas du tout. Néanmoins, il raconte de jolies histoires au travers de ses peintures. Toutes exclusivement religieuses, elles furent le fruit de commandes des plus influents personnages de la Barcelone du XVème siècle, dont le roi Pierre IV de Portugal (1).

vallmoll détail
Jaume Huguet, retable de Vallmoll (détail du panneau central), 1447-48. Barcelone, Musée National d’Art de Catalogne.

A la manière d’un mathématicien, il compose ses visages d’un bel ovale, d’un nez droit en triangle, d’yeux en amandes composés de deux arcs de cercle, d’autres arcs de cercle plus grands pour dessiner les sourcils, enfin de jolies lèvres ourlées. Jaume est concis, efficace. La parfaite simplicité de ses figures s’allie à la grande richesse des détails, souvent illusionnistes – héritage de l’influence flamande (2). Jaume est perfectionniste, il va jusqu’à utiliser du plâtre qu’il dore ensuite pour imiter les brocards ou encore donner l’illusion du relief à la couronne de la Vierge (3). BREF, Jaume en impose, et pas uniquement à cause de la monumentalité de ses œuvres – le retable de saint Augustin, son œuvre la plus célèbre, mesurait à l’origine plus de 12mètres de haut, chaque panneau en mesure plus de 2 (des mètres).

consécration de saint augustin
Jaume Huguet, retable de Vallmoll (détail du panneau central), 1447-48. Barcelone, Musée National d’Art de Catalogne.

Je pourrais bien sûr passer des heures à vous parler de mon cher et tendre, vous rédiger un pavé, mais le but n’est pas ici de vous assommer. Je vous invite néanmoins à faire connaissance avec lui et à vous rendre au Louvre, qui possède deux œuvres de lui. ATTENTION : les deux panneaux du Louvre ont un caractère beaucoup plus flamand, notamment car le fond n’y est pas doré mais traité avec un paysage. Ne soyez pas choqué : cela dépendait en fait du souhait des commanditaires ! Après, si vous êtes motivé vous pouvez aller lui rendre visite au Musée National d’Art Catalan de Barcelone, qui conserve la majorité de son œuvre encore existante. Je comprendrais que vous ne m’invitiez pas avec vous mais pensez à me laisser vos impressions !

E.E.

(1) Suite à la mort d’Alphonse V le Magnanime, le trône d’Aragon revient à Jean II d’Aragon. La Catalogne se révolte face à son accession au trône et refuse d’être gouvernée par lui. Elle élit notamment pour roi Pierre V, connétable du Portugal, en 1464 – qui reste en place jusqu’à sa mort en 1466.

(2) Pour plus d’informations sur la question se référer à l’article « L’art flamand dans le royaume d’Aragon » du site Apparence.net.

(3) La technique des éléments en relief, dorés, ne lui était pas propre. Elle se retrouve dans tout le royaume d’Aragon à la fin du Moyen-âge. Jaume pousse plus loin l’expérience avec des fonds en relief en doré, qui imitent l’orfèvrerie. Cela est repris par la suite dont notamment par l’atelier des Vergos – aussi actif à Barcelone au XVème siècle.

 


4 réflexions sur “Jamais sans Jaume

  1. Oooooh mais je me souviens avoir été impressionnée par ses oeuvres au Musée d’art de Catalogne cet été ! Surtout le retable de Vallmoll que tu as mis en illustration, quelle merveille ! Je ne savais pas que tu l’étudiais.
    Bon courage dans tes recherches de thèse ! 🙂

    Aimé par 1 personne

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